Lomé, la ville à la double naissance

Lomé était-elle vraiment une ville centenaire en 1997 ? N’existait-elle pas avant 1897 ? A-t-elle été fondée par Dzitri comme nous l’avions appris sur les bancs d’écoles ? Qui étaient ses premiers habitants ? Que nous disent les livres d’histoires ou les historiens à propos ? Voilà autant d’interrogations qui méritent de trouver des éclaircissements. Les versions et les sources divergent. Les analyses critiques sont sans concession. Pour Yves Marguerat[1], Lomé aurait ou a deux naissances. La première, « mystérieuse » et la seconde, plus que plausible.

« C’est en effet par les chronologies comparées que l’on doit arriver à une chronologie plus fiable »[2] écrivait Robert Cornevin[3] dans le mensuel Togo Dialogue en 1984.

Essayons d’y voir plus clair avec les traditions contradictoires, les documents administratifs, les récits et les écrits de l’époque.

Ce que tout le monde sait ou croit être la vérité 

Les versions divergentes ne font pas défaut. Demandez à un ou une élève du cours primaire qui a fondé la ville de Lomé. Il vous dira sans sourciller : « Dzitri ». Il vous dira même l’année : 1630, au XVIIe siècle. Et il n’as pas tort. C’est ce qu’on lui a appris.

« La tradition la plus répandue, qui a presque valeur officielle, et qu’on enseigne aux enfants des écoles, est celle qui parle de Djitri, telle qu’elle aurait été recueillie au tout début de ce siècle (XXe) par le pasteur Sieth, le grand anthropologue des Ewé, et transcrite par le premier historien togolais, le RP Henri Kwakumé[4] » renchérit  Yves Marguérat.

Dans le même ordre d’idées et à en croire Robert Cornevin, qui s’appuie sur des documents allemands et un article de l’administrateur Nativel[5], la naissance de Lomé coïnciderait avec  l’installation au XVIe siècle du chasseur Dzitri à l’emplacement de l’ancien quartier Zongo. Yves Marguérat souligne cependant, que jusqu’au dernier quart du XIXè siecle, les sources écrites étaient muettes sur les origines lointaines de Lomé.

D’autres traditions, orales pour la plupart, attribue la fondation de Lomé à un certain Konou ou à Elou. Des « personnages dont on ignore tout en dehors du nom » indiqua Yves Marguerat. Konou, selon une tradition du quartier d’Amoutivé qui reprend un récit entendu à Agbatopé (village situé près de Tsévié) et recueillie en 1979 par le RP Robert Pazzi, serait le fils d’un certain Avounya, chef de l’un des clans sortis de Notsè. Un récit recueilli en décembre 1986 à Kélégougan -banlieu nord de Lomé- par E. Ahiako de L’ORSTOM-Lomé attribuerait quant à lui la fondation de Lomé à Elou.

Vue de Lomé à partir du quartier administratif
Crédit @AnaniAgboh

 

Alomé, une ville de fuyards

Alomé, qui perdra son A initial pour Lomé et signifie littéralement « au milieu des alos », aurait été le premier abri du chasseur Dzitri « dont les ascendants se trouvaient dans le troisième groupement de l’Exode de Notsé » ou des Ewés selon H. Kwakume. Dzitri nomma ce lieu Alomé en référence aux arbres qui y végétaient et dont les fruits sont dits « alo ». Pour le RP Kwakume, Alomé correspond à Zongo, quartier des commerçants haoussah de 1909 à 1977, entre le commissariat central et la tour de la Banque Togolaise pour le Commerce et l’Industrie (BTCI).

« Dzitri escomptait être à l’abri des animaux féroces dont toute la région côtière était infestée en ce temps-là » fait remarquer le premier historien togolais.

L’établissement de Dzitri à Lomé est la suite logique de la grande migration des Ewés, qui s’opposant à la tentative forcée de monarchie centralisée voulue par le roi Agokoli ont quitté Notsè, « leur berceau historique » comme l’écrivit Yves Marguérat. Ils se sont alors éparpillés en petits groupe dans des directions diverses. Il a fallu, selon les estimations de Marguérat, un demi-siècle voire un siècle à ceux qui se dirigeaient vers le littoral, les ascendants de Dzitri, d’y parvenir. Les Ewés ayant quitté ou fui Notsè, c’est selon, seraient donc les premiers habitants de Lomé. La version populaire dit qu’ils ont fui le désir sanguinaire d’Agokoli. La version historique plus argumentée parle plutôt d’une révolution contre le pouvoir que voulait imposer Agokoli. Les seconds, eux, seraient venus de l’est c’est-à-dire du Dahomey. S’étant bien confortablement établi à Lomé, Dzitri décida de fonder pour son fils aîné Aglen un village du nom d’abord de « Adelatô »  (quartier des chasseurs) puis . Bè, la cachette, a gardé son nom jusqu’à aujourd’hui. Bè était donc la cachette des Adjas qui ont fui le Dahomey pour causes de guerres. Ils demandèrent donc asile chez Aglen qui les hébergea après un avis favorable de son père. Ces Adjas, explique H. Kwakume, « craignant que leur nouvel habitat ne fût découvert à la longue par leurs ennemis les Dahoméen, firent une loi de ne jamais parler à haute voix, ni de tirer des coups de fusils, ni de s’amuser en dansant aux sons du tam-tam, raison pour laquelle Aglê surnommait son village « Bè » (Cachette). On l’appelait aussi « Badefe, Badekpa » (clôture où l’on ne parle qu’à voix basse). « Il y avait, précise Yves Marguérat qui s’appuie sur le père Kwakume, au moins deux groupes à l’origine de Lomé et surtout de Bè, les Ewé, venus de Notsè, et les Adja, venus de l’est ». Il évoque également l’éventualité d’un troisième groupe originel qui d’après la tradition de Bè serait venu d’Aflao, à l’ouest, actuellement au Ghana.

La seconde naissance de Lomé : une histoire de contrebande

Selon Yves Marguérat pour qui « Alomé et ses habitants resteront toujours fantômatiques », l’installation de Dzitri parmi les alos pourrait constituer la première naissance de Lomé. Si les sources semblent ne pas être fiables sur cette première naissance, le mécanisme qui conduit à la seconde naissance de Lomé est « clairement intelligible » dixit Y. Marguérat. Tout se serait passé entre 1874 et 1884.

« Les anglais annexent à leur nouvelle colonie de la Gold Coast le littoral des Anlo. Ne sachant pas exactement ou s’arrête celui-ci vers l’est, ils occupent aussi le littoral mitoyen, celui des Somé ; ils imposent désormais de lourdes taxes douanières aux denrées d’importation les plus bénéficiaires : le gin, le rhum et le tabac, taxe qui sont de très loin la ressource essentielle du budget de leur colonie (jusqu’à 80%) » détaille Y. Marguérat.

Cette annexion se déroule en août 1874.

Mais très vite, des commerçants de la région créent au-delà de cette nouvelle frontière de la Gold Coast, un nouveau poste de commerce à Denu. Craignant que ce nouveau poste ne plombe l’économie de la colonie, les anglais reviennent à la charge le 1er décembre 1879 pour annexer derechef 7 km supplémentaires du littoral, Denu et Aflao compris. Ils fixent ainsi les frontières de l’actuel Ghana. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, un nouveau trafic vit le jour au-delà de cette nouvelle frontière. Il s’agit de la contrebande qui se déroule à Bey Beach qui n’est autre que Lomé. Ceci apparaît dans un rapport rédigé le 21 décembre 1880 par le commandant de Keta, le capitaine Graves.

« J’ai découvert, narre-t-il, que de nombreux chefs d’Aflao et d’Agbosomé, ainsi que quelques chefs anlo, y ont débarqué des quantités de rhum, de gin et de tabac, de poudre et de fusils. (…) Cela prive Keta de revenus [douaniers] importants, car ces nouveaux points de commerce sont très proches ».

Les rapports alarmants des successeurs de Graves comme ceux des capitaines Wilton et Firminger demandant avec insistance à Londres d’annexer Lomé afin d’y juguler la contrebande ne trouveront aucun écho favorable. « La ville de Lomé, soulignait Wilton dans un rapport du 6 octobre 1881, est le quartier général des opérations ».

« Les pertes de revenus douanières, poursuit-il, causées à la colonie par la contrebande faite à cet endroit et à Baguida[6] sont énormes. Les gens traversent constamment Adafienu et Denu [en venant de Keta] avec des dames-jeannes vides sur la tête. Aucune de ces dames-jeannes ne revient jamais par le même chemin ».

ll faut noter que Lomé est située à 2,3 km d’Aflao. En d’autres termes, c’est la distance exacte à en croire Yves Marguérat, qui va de la frontière actuelle au carrefour avenue de la Libération/boulevard de la République. Lomé ou Beh Beach voire Lomi comme on pouvait le lire dans certains rapports, n’a fait son apparition que depuis l’annexion de Denu et d’Aflao (1879).

Abondant dans le même sens, le capitaine Firminger évoque la nécessité d’annexer Lomé avec des chiffres à l’appui dans un rapport datant du 26 mars 1884. En voici un extrait :

« En 1880, l’année qui avait suivi l’établissement de douanes à Denu, les revenus douaniers étaient remontés [de 2136 livre] à 6184 livre. Dès 1881 toutefois, le nouveau point de commerce de Lomé, ou Beh [Beach], qui avait été fondé par les chefs d’Agbosomé avec les subsides qui leur avaient été donné [1880], s’était solidement implanté comme dépôt de contrebande. A mesure que son trafic augmentait, les revenus de Quittah (incluant ceux de Danoe) ont baissé : 3771 livre en 1881. […] ».

« Sans Beh Beach (Lomé donc) entre nos mains, Agbosomé et Afflahoo n’ont pour nous peu d’intérêt, voire aucun » écrit-il également tout en faisant remarquer que « les droits de douanes qui pourraient être collectés à Beh beach sont estimés à 30 000 livre par an ». Yves Marguérat indique qu’en 1883 et juste après deux années déficitaires constatées au niveau du budget de la Gold Coast, la somme de 30 000 livre « était bien tentant ».

Ainsi donc, faisant fi du refus de Londres, le gouverneur d’Accra envoya en juin 1884 Firminger à Lomé dans le seul but de mettre fin à la contrebande florissante qui s’y déroulait.

« Il séjourne dans la région à partir du 18 juin 1884, rencontre les autorités de Bè, de Porto-Séguro et de Togoville et leur arrache la promesse de faire cesser la contrebande nuisible à la Gold Coast dans un délai d’un mois, faute de quoi la puissance britannique se manifesterait en occupant toute la région » explicite le Professeur Nicoué Lodjou Gayibor.

Ce dernier précise que « Firminger repart très content de sa mission, ignorant qu’il venait, bien malgré lui, de sceller le destin allemand de la future colonie du Togo ». « On sait, note Y. Marguérat, la principale conséquence de cette démonstration de force de Firminger sera, deux semaines plus tard, l’appel au secours lancé à un navire allemand qui passait là providentiellement, et donc, très directement, la naissance du Togo en tant qu’entité territoriale internationalement reconnue ». Le Togo allemand est « un pur hasard » dira le Pr Gayibor lorsqu’il préfaça en 1993 l’ouvrage : La naissance du Togo selon les documents de l’époque[7] d’Yves Marguerat.

« (…) L’existence du Togo allemand, opine-t-il, fut réellement un produit du hasard. Nullement accrédité pour signer des traités d’occupation sur la Côte des Esclaves, Nachtigal réussit néanmoins à y jeter les bases d’une colonie qu’on qualifiera bientôt de « modèle », en profitant d’un concours de circonstances habillement –et providentiellement ? – exploitées par les commerçants allemands, pourtant en petit nombre sur les lieux ».

A l’en croire, « trois évènements cruciaux ont rendu cette réalité possible ». D’abord, « la création de la colonie anglaise de la Gold Coast et, par voie de conséquence, l’émergence de la ville de Lomé ». Ensuite, « les rivalités anglo-françaises sur la Côte des Esclaves, enclavée entre les possessions britanniques de l’ouest (la Gold Coast) et de l’est (Lagos, alors rattachée à la précédente) ». Et enfin, « les rivalités internes entre les dynastes Akagban (Lawson) et Adjigo d’Aného, deux camps soutenus par une forte clientèle, dans leurs luttes pour le partage (ou le monopole) des taxes et rentes foncières payées par les firmes européennes-anglaises, allemandes, françaises-et sierra-léonaises, installées sur la place ».

De cet appel au secours découlera la signature du protectorat allemand par l’entremise du Dr Nachtigal envoyé par Bismarck. Nachtigal à son tour désigna le commerçant Heinrich Radad pour représenter l’Allemagne dans son protectorat le 6 juillet 1884 et lui assigna Lomé comme résidence. « Si Togoville était la capitale officielle du royaume du Togo, Lomé en était donc la capitale administrative, et la décision du 6 mars 1897 ne fut, en fait, qu’un retour aux sources… » affirme M. Marguérat.

Lomé, ville centenaire en 1997 ?

La seconde naissance de Lomé, qui semble la plus plausible et qui est intervenue juste après l’annexion de Denu et d’Aflao par les anglais en 1879, fruit des commerçants contrebandiers se situerait en 1880. Pourquoi alors a-t-on donc fêté le centenaire de la ville de Lomé en 1997 ?

« En fait, confie Yves Marguerat, en 1897 Lomé existait déjà depuis 17 ans, et même depuis deux siècles. Mais ces deux naissances avaient été fort discrètes et obscures ». Lomé était sûrement commémorée en tant que capitale du Togo car c’est bien le 6 mars 1897 qu’elle obtint ce titre. Elle n’était pas célébrée comme ville au sens propre du terme.

« C’est pourtant, fait toujours constater le français de l’ORSTOM, ce qui a été longtemps affirmé, et même imprimé : Lomé aurait été fondée en 1897 par le gouverneur Köhler, vrai génie visionnaire qui en aurait dessiné tout le plan, jusqu’au boulevard circulaire inclus. Certains ont même écrit que ce plan était inspiré de Hambourg ce qui prouve une totale méconnaissance des deux villes, que vraiment rien ne rapproche ».

Tout porte donc à croire qu’on a voulu passer sous silence ce que Lomé était avant 1897 et comme par enchantement, elle a commencé à vivre en 1897. S’agit-il peut être d’un coup de communication pour faire rentrer Lomé dans le cercle des villes centenaires du monde ?

« Pour les historiens, tranche Yves Marguerat, c’est bien en 1880 qu’eut lieu la seconde naissance de Lomé, celle qui fut définitive ».

 

Références:

[1]Les deux naissances de Lomé : Une analyse critique des sources. In : Gayibor N., Marguerat Y. Nyassogbo K. (ss. dir. de) 1998 : Le centenaire de Lomé, capitale du Togo (1897-1997), Actes du colloque de Lomé (3-6 mars 1997), Collection « Patrimoine » n°7, Lomé, Presses de l’UB, pp.59-77.

[2] Robert Cornevin. Au sujet des origines de Lomé, Togo Dialogue, N°92, 1984.

[3] Ex Secrétaire Perpétuel de l’Académie des Sciences d’Outre-Mer.

[4] « Premier prêtre natif du Togo, ordonné en 1928, décédé en 1960, il publia d’abord ses études dans des articles de la revue catholique en éwé Mia Holo, dans les années 1930, puis les reprit en livre en 1984 » (Yves Marguerat)

[5] Leo Nativel : Administrateur-adjoint du cercle d’Atakpamé (novembre-décembre 1931)

[6] « Un second point de trafic s’ouvre, une quinzaine de km plus loin, sur la plage du vieux village de Baguida, mais il restera nettement moins actif » (Yves Margurat)

[7] Yves Marguerat, Les chroniques anciennes du Togo N°4, La naissance du Togo selon les documents de l’époque, première période : l’ombre de l’Angleterre, Lomé, 1993.

  2 comments for “Lomé, la ville à la double naissance

  1. William de Pointe-Noire
    6 avril 2017 at 15 h 32 min

    Bjr,
    L’article a nécessité beaucoup de recherches et est très détaillé, un peu trop même à mon goût vu je m’y suis perdu dans le labyrinthe de noms et dates.
    Mais je suis content d’être passé ici.
    A+

    • ananiagboh
      7 avril 2017 at 8 h 13 min

      Avec l’histoire, on est parfois obligé de faire avec les noms et leurs multiples orthographes ainsi que les dates. J’espère que tu t’es au moins retrouvé à la fin dans le trop de détails. Merci d’être passé par ici!

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